6 questions à Brigitte Benkemoun, auteure de « Je suis le carnet de Dora Maar »

Dora Maar, longtemps réduite au rôle de muse de Picasso est désormais reconnue pour son travail d’artiste, comme le prouve sa rétrospective qui a voyagé de Paris en 2019 à Londres en 2020 puis prochainement Los Angeles, et les publications toujours plus nombreuses à son sujet. La journaliste et auteure Brigitte Benkemoun contribue à cette reconnaissance avec la biographie “Je suis le carnet de Dora Maar”, sélectionnée pour le prix Renaudot 2019. Entre deux publications, celle qui est également à la direction de la Villa Benkemoun à Arles nous a accordé une interview. Coup de cœur assuré. 

Brigitte Benkemoun

Femmes d’art. Quelle est la genèse de cette biographie ? 

Brigitte Benkemoun. La naissance de ce livre est aussi extraordinaire que la vie de Dora Maar : en 2016, j’achète sur ebay un agenda vintage de 1951 et découvre un carnet d’adresse avec des noms illustres tels que ceux d’Aragon, de Cocteau ou de Lacan. Le fil de mon quête m’a finalement menée à Dora Maar…

Femmes d’art. Y a-t-il un lien entre la rétrospective de Dora Maar et votre livre ?

B.B. J’avais commencé à travailler sur ce livre deux ans et demi avant l’exposition à Beaubourg. Quand j’ai appris qu’elle se préparait, j’avais presque terminé. Mon éditeur, Manuel Carcassonne, n’en revenait pas ! Trouver le carnet, puis bénéficier de la première rétrospective, quelle chance ! Quand nous avons eu la date de l’expo, nous avons repoussé la sortie de deux mois. C’est le seul lien qui existe entre les deux. La publication en anglais a été soutenue par les Getty Publications dans la perspective de l’exposition à Los Angeles.

Femmes d’art. Vous avez enquêté durant trois ans pour ce livre. A quel moment avez-vous su qu’il vous fallait l’écrire ?

B.B. Cela peut surprendre, mais j’ai su dès le départ que le carnet serait le sujet d’un livre. Mon mari m’a dit le jour même « tu tiens ton prochain livre ». Le monde qui tenait dans ces 20 pages est si fascinant que j’étais certaine de tenir un sujet incroyable. J’avais déjà en tête la structure du livre, et la certitude que le carnet devait en être la colonne vertébrale. 

Femmes d’art. Votre livre permet de jeter une lumière neuve sur une artiste femme. Cela faisait-il partie de vos motivations ? 

B.B. Oui ! Quand j’ai découvert que le carnet lui appartenait, j’ai cherché sur Internet pour lire le plus de choses possible sur elle. Très vite, je suis tombée sur cette phrase hallucinante : « elle fut l’amante et la muse de Pablo Picasso, rôle qui a éclipsé l’ensemble de son œuvre ». C’est tellement injuste d’être ainsi écrasée par Picasso jusque dans la postérité, que bien sûr, oui, j’ai vraiment eu envie de la sortir de cette ornière. 

Femmes d’art. D’autant que, Dora Maar a influencé Picasso, notamment dans la réalisation de Guernica. Quels sont les aspects de sa vie d’artiste qui vous ont le plus surprise ?

B.B. J’ai vraiment découvert ses premières années : une jeune photographe audacieuse, affranchie, belle, talentueuse. Au début des années 1930, elle part seule à travers l’Europe, dans les quartiers les plus déshérités pour témoigner des effets désastreux de la crise de 1929. Elle n’a peur de rien. J’ai aussi découvert la femme soumise et tourmentée qu’elle devient avec Picasso, qui est ce qu’on appellerait aujourd’hui un pervers narcissique. Je pense que leur relation est profondément sadomasochiste. Ils se sont trouvés, se sont aimés, puis il l’a quittée quand il s’est lassée d’elle (pour Françoise Gilot NDLR) , tout en ayant continuellement besoin de maintenir l’emprise. « Je n’étais pas sa maîtresse, il était mon maître, disait-elle… 

Mais ce qui m’a surtout étonnée a été d’apprendre que la jeune femme très engagée à gauche, militante anti fasciste, était devenue une vieille bigote, proche des milieux intégristes, et sans doute antisémite puisqu’on a retrouvé Mein Kampf dans sa bibliothèque… Cela a été un dilemme : pouvais-je écrire sur cette femme ? Puis cela a été une motivation, je voulais comprendre comment, pourquoi elle avait basculé. 

Femmes d’art. On croise d’autres femmes artistes dans ce livre dont Jacqueline Lamba, femme d’André Breton. Quelle était la place des femmes dans l’art de cette époque ?

B.B. Plonger dans ce monde, c’est vraiment découvrir le très difficile statut des femmes artistes à cette époque. André Breton était certes un grand poète engagé, capable de faire voler en éclat les codes de la littérature bourgeoise mais chez lui, on restait au XIXe siècle. La femme ne pouvait être qu’une muse, une épouse, une mère, une maitresse de maison. Une artiste sûrement pas. Jacqueline Lamba en a beaucoup souffert, et elle s’en plaignait amèrement auprès de Dora Maar qui subissait le même sort avec Picasso. Françoise Gilot (compagne de Picasso et mère de ses deux enfants, NDLR) qui n’en pouvait plus de ne pas être considérée comme une peintre a d’ailleurs fini par le quitter. 

Il me semble que le XXe siècle a enfin vu progressivement les femmes s’imposer dans l’histoire de l’art, grâce à des personnalités comme Sonia Delaunay, Louise Bourgeois, Annette Messager, ou même plus récemment Sophie Calle. Mais quel combat !  

« Je suis le carnet de Dora Maar », Stock, 2019 (couverture par Roxane Lagache)

Propos recueillis par Laurence de Valmy

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