#Interview : Camille Sauer, artiste plasticienne, compositrice et fondatrice d’Art Prise

Femmes d’art a rencontré l’artiste plasticienne, compositrice, actrice engagée du monde de l’art et fondatrice du projet Art Prise Camille Sauer. Elle revient sur son parcours artistique et sa vision de l’engagement d’un artiste. Selon elle, la culture, fortement affectée par la pandémie, est en crise depuis bien longtemps. Avec Art Prise, elle souhaite proposer un nouveau système culturel, plus adapté aux besoins des artistes et valorisant leur engagement au sein de la société. Rencontre.

Femmes d’art. Bonjour Camille Sauer, pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre univers artistique ?

Camille Sauer. Bonjour, je suis artiste plasticienne, compositrice et fondatrice du projet Art Prise. Diplômée des Beaux-Arts de Paris, je me suis également formée en informatique (UI design) à l’école des Gobelins. D’ailleurs, je me tourne de plus en plus vers l’art numérique. Par exemple, dernièrement, j’ai créé mon propre avatar virtuel. Mon univers artistique est très visuel, auditif et sensible. Je crée principalement des installations pour permettre au public d’interagir avec mes œuvres et de les toucher. L’aspect multi sensoriel est très important pour moi. Il fait de l’artiste un « poumon » entre l’art plastique, la musique et le théâtre, car tout se répond. 

Femmes d’art. Quels sont les médiums que vous utilisez dans votre travail et quel est votre processus créatif ?

C.S. En général, j’utilise le métal et le bois, que je peux peindre. Ces matières me permettent de créer des structures pour mes œuvres, dont les formes s’entremêlent pour représenter les codes de la société qui nous lient. Je cherche à les détourner dans mon travail car l’artiste doit pouvoir ouvrir de nouvelles perspectives grâce à ses œuvres. Le jeu fait véritablement partie de mon processus créatif. Je m’intéresse beaucoup aux jeux de société, notamment le jeu d’échecs. Les jeux de société sont, selon moi, le reflet d’un système de pensée établi ou d’une politique sociale contraignante. Je joue aussi beaucoup dans mon travail : en faisant de la musique, en interagissant avec mes œuvres, ou encore par la performance, l’écriture ou la mise en scène. 

Jouer table rase, Installation sonore © Corentin Schimel, 2019

Femmes d’art. Quelle est votre vision de l’artiste et de ses engagements envers la société ?

C.S. Rapidement, je me suis posé la question de savoir pourquoi je faisais de l’art et pourquoi j’étais artiste. Après mes études, le constat de la vie d’artiste a été assez frappant : isolement, pas de reconnaissance du diplôme même avec un bac +5, enchaînement de petits boulots… Je ne suis pas d’accord avec cette réalité, l’artiste a un vrai savoir-faire et possède des compétences intellectuelles et plastiques à part entière. Le système culturel enraciné est, à mes yeux, déséquilibré et ne valorise pas les artistes sauf à ce qu’ils gravissent plusieurs « échelons » : en remportant des prix, en étant exposés dans des galeries, en participant à des appels à projets. Un tel système ne rend visible que peu d’élus. Par ailleurs, à cause de leur réticence à effectuer ce genre de démarches administratives ou à devenir des experts en communication, il existe de grands artistes qui ne seront jamais « connus » du public. De nos jours, les artistes les plus visibles sont les meilleurs communicants mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’ils sont les meilleurs artistes.

Femmes d’art. Dans le cadre de votre constat, quelle place occupent les artistes femmes ?

C.S. Le monde de l’art reflète les déséquilibres existants de manière plus globale, entre les hommes et les femmes. Les quotas de femmes par rapport aux hommes dans l’art ne sont pas satisfaisants mais il existe des initiatives pour leur redonner une place, comme l’association AWARE ou Contemporaines. Dans mon propre rapport au monde de l’art, en tant qu’artiste et femme, j’ai pu voir ces inégalités. Ayant grandi avec des frères, je me suis demandé assez tardivement ce qu’était la féminité, à l’instar de Gertrude Stein. Lorsque j’ai fait le choix de me couper les cheveux courts, cela m’a permis de gagner en liberté et de mieux contrôler mon image. En tout cas, je me suis toujours sentie artiste avant d’envisager ma condition de femme. Je pense qu’on se sent femme, soit pour des raisons biologiques évidentes soit à cause d’événements culturels, notamment par le biais des inégalités de traitement. La notion de femme artiste est donc pour moi le fruit des injustices de la société. Une telle distinction fondée sur le genre n’a pas lieu d’être.  

Femmes d’art. A côté de votre travail artistique, vous êtes très engagée auprès des artistes notamment au sein d’associations. Quel est votre objectif ?

C.S. En effet, je participe à plusieurs projets associatifs : auprès du Barreau des Arts, en tant que Secrétaire Générale, auprès du collectif RPZ ou encore de l’association Quelque chose de neuf. Ces associations ont pour objectif d’offrir un cadre professionnalisant aux artistes. En mettant en place une communauté et une fédération, je pense qu’il est possible pour les artistes de sortir d’une situation depuis trop longtemps précaire.

Le système actuel – celui des actions et politiques culturelles – les rend précaires financièrement mais également du fait de leur isolement. Si nous nous demandons : qui fait la culture ? La réponse évidente ne serait-elle pas l’artiste, puisqu’il crée les œuvres ? En réalité, dans le cadre des actions culturelles, l’artiste n’a pas son mot à dire. Je sais ce dont je parle. Après mon diplôme, j’ai travaillé en tant que stagiaire en communication dans le Centre national des arts plastiques au sein du Ministère de la Culture. Grâce à cette expérience, je suis convaincue qu’il existe un décalage entre les politiques culturelles actuelles et un système qui serait plus adapté aux artistes. Face à ce “gouffre”, j’ai ressenti l’urgence de proposer un nouveau modèle pour améliorer la condition de l’artiste et rééquilibrer les rapports avec les institutions, les galeries ou les collectionneurs.

Femmes d’art. Quelle est la finalité de votre nouveau projet, Art Prise ?

C.S. Art Prise est une association qui a été montée par et pour les artistes. Ces derniers sont pour une fois au cœur d’un projet qui vise à accroître leurs connaissances et les aider à développer de nouveaux savoir-faire par le biais de la collaboration. Depuis plus de deux ans, j’ai voulu m’impliquer davantage à leur côté et envisager un nouveau système. Ce projet vise à mettre en place un décloisonnement culturel et veut notamment rompre avec les inégalités, comme celles entre écoles parisiennes et régionales. Actuellement, la transmission de compétences se fait uniquement dans le cadre de l’école alors que cela devrait être plus ouvert. Art Prise souhaite, par exemple, créer un pont entre Paris et les régions, mettre en commun des moyens et des connaissances qui sont disséminés dans différents réseaux sociaux et les concentrer au sein d’une même plateforme. Il vise aussi à encourager les artistes à s’engager davantage envers leur public et la société. C’est en cela qu’ils pourront devenir de véritables acteurs du système culturel et changer leur propre condition. 

Femmes d’art. Pourquoi avoir choisi le nom « Art Prise » ?

C.S. En anglais « prise » signifie « prendre le pouvoir », ce qui allait de paire pour moi avec l’idée de rééquilibrer les rapports. J’ai aimé ce flux d’énergie. Les « Prises » sont surtout le concept majeur de l’association. Il s’agit de journées professionnalisantes à thème qui fonctionnent un peu comme des hackathons. Les Prises portent sur de nombreuses thématiques professionnelles. Elles sont structurées en plusieurs temps pour stimuler les artistes et les pousser à la co-création.

Femmes d’art. Quelles sont les prochaines étapes et rendez-vous pour Art Prise ?

C.S. Nous avons lancé le site internet d’Art Prise et priorisons les journées de formation. Parmi les prochains rendez-vous, début juin aura lieu une formation à Matrice et en septembre deux présentations officielles de l’association chez Fluctuart et Matrice. Notre objectif principal est de lancer le réseau social dans les prochains mois sur notre plateforme pour créer une communauté soudée et diversifiée. Pour une actualité à plus court terme, nous allons bientôt sortir une enquête sur la professionnalisation des artistes. Elle a été réalisée auprès de nombreux artistes et des professionnels de la culture. La publication aura lieu sur Manifesto 21 prochainement.

 Pour en savoir plus:

Caroline d’Errico

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