5 QUESTIONS À CAROLINE DEYNS, AUTEURE De « TRENCADIS »

Après « Perdu, le jour où n’avons pas dansé », un roman consacré à la danseuse Isadora Duncan publié en 2015, Caroline Deyns évoque l’artiste Niki de Saint Phalle dans son nouveau roman « Trencadis », embrassant l’existence d’une femme forte, féministe, qui a su se reconstruire à travers l’art et ses rencontres. Interview.

Femmes d’art. Bonjour Caroline, quand avez-vous commencé à vous passionner pour Niki de Saint Phalle ?

Caroline Deyns. Bonjour ! La véritable rencontre a eu lieu au MAMAC de Nice et tient du surgissement. Un portrait tout d’abord, noir et blanc, très grand, pris au moment des tableaux « Tirs » : elle, d’une beauté saisissante, fixant l’objectif avec ce regard un peu fou, sauvage, désespéré. Ce portrait m’a tout d’abord subjuguée, car je ne parvenais pas à faire le lien entre ce visage dur d’anarchiste qui s’apprête à tout faire sauter et l’allégresse insouciante des Nanas. J’ai mieux compris en découvrant au cours de ma visite les éléments biographiques et ses premières œuvres exposées. Mais l’envie, très forte, avait jailli d’en connaitre davantage sur cette face noire, méconnue, dissonante.

Femmes d’art. Quelles sont les raisons qui vous ont conduite vers l’écriture de Trencadis ?

C.D. La vie de Niki de Saint Phalle est en elle-même un roman et offre toutes sortes de possibles à l’imagination. Les événements qui l’ont marquée m’intéressaient d’autant plus qu’ils m’offraient une matière à réflexion et un prétexte à explorer différemment les thèmes qui motivent mon écriture depuis le début : l’enfance douloureuse, la folie lancinante, le désamour maternel, l’avortement, le corps blessé, aimant, vieillissant, malade, la création.

Femmes d’art. Pourquoi avoir choisi le nom de Trencadis pour votre roman ?

C.D. Trencadis est un mot catalan. Il a d’abord désigné toute matière fragile, aisément cassable. Puis le terme a évolué pour désigner les bris de cette matière, et enfin l’utilisation artistique des éclats de céramique, une technique de mosaïque popularisée par Gaudi. Niki de Saint Phalle est faite de cette matière délicate, ébréchable. Les couvertures des magazines de mode pour lesquels elle posait dans sa jeunesse nous la montrent ainsi : en poupée de porcelaine, joliment fragile. Une fragilité qui se retrouve également sur les photos des années ultérieures, sur son visage et son corps creusés par la maladie. Quant à la deuxième acception – éclat, cassure – il me semble la retrouver dans la vie même de Niki de Saint Phalle qui n’a cessé de voler en éclats. A onze ans, elle est violée par son propre père : un traumatisme oblitéré jusqu’à ce qu’elle soit hospitalisée pour tentative de suicide, et avec lequel elle devra composer le reste de son existence.

« Pour s’imposer sur cette scène patriarcale, Niki de Saint Phalle a dû faire des sacrifices qui n’auraient jamais été exigés des hommes, et dont on n’aurait jamais pensé les condamner : la désertion du domicile conjugal, l’abandon de ses enfants. Elle a dû le payer toute sa vie artistique, son existence. »

caroline deyns

Femmes d’art. Niki de Saint Phalle semble être une femme dont l’âme d’enfant n’a jamais totalement disparu. Prisonnière de ses démons dont les œuvres sont des exutoires… Quel rapport entretenait-elle avec sa mère à la fois haïe et chérie ?

C.D. Dans leur cas, c’est d’autant plus vrai qu’un inceste a été commis sans qu’on sache véritablement la part d’ignorance de la mère, ou sa part de cécité volontaire – sur laquelle je ne peux, bien entendu, pas me prononcer. Il semblerait que sa mère ait été d’une grande froideur à l’égard de ses enfants, n’hésitant pas à confondre autorité et violence. Ce à quoi s’ajoute une existence d’épouse de banquier new-yorkais avec particule, avec ses mondanités et ses monotonies, que Niki a toujours rejeté, menant la sienne avec toute l’extravagance d’une artiste déclassée.

Femmes d’art. Comment avez-vous réussi à évoquer la question délicate de la femme artiste dans le milieu de l’art contemporain ?

C.D. Je n’ai pas de formation en histoire de l’art, ma seule légitimité ici est d’être femme et d’avoir cherché à envisager, comprendre, imaginer la difficulté à s’imposer dans un milieu alors dominé par les hommes. Pour s’imposer sur cette scène patriarcale, Niki de Saint Phalle a dû faire des sacrifices qui n’auraient jamais été exigés des hommes, et dont on n’aurait jamais pensé les condamner : la désertion du domicile conjugal, l’abandon de ses enfants. Elle a dû le payer toute sa vie artistique, son existence. Non seulement ressurgir de l’inceste subi, mais se ravauder, se recoudre, après s’être arrachée à la chair de sa chair.

Trencadis, 2020, Quidam Éditeur, 22 €

Propos recueillis par Isabelle Capalbo

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