Rencontre avec Bettina Moriceau Maillard, commissaire de l’exposition « Canons » à la Galerie Derouillon

Aujourd’hui, les femmes peuvent parler sans s’attirer les foudres, du moins, elles ont un peu plus d’espace et il me semble important de leur en donner encore plus, et de les écouter. Même en tant que femmes, nous avons encore beaucoup à apprendre pour nous connaître, et cette « sororité » de pensée est importante. 

Bettina Moriceau Maillard, commissaire d’exposition

Portant l’émancipation du corps féminin à un niveau supérieur, douze artistes femmes investissent la Galerie Derouillon du 9 janvier au 6 février sur l’initiative de Bettina Moriceau Maillard (commissariat en collaboration avec Marion Coindeau). Animée par la volonté de remplacer les canons féminins dictés par la société et de déconstruire le regard porté sur le corps de la femme, la curatrice de l’exposition « Canons » répond à nos questions.

Femmes d’art. Quelle est la genèse de « Canons » et qu’est-ce qui a motivé la conception de cette exposition ? 

Bettina Moriceau. « Canons » est le fruit d’une réflexion menée depuis plusieurs années. D’abord depuis que la parole des femmes s’est libérée et que l’on a commencé à accepter qu’elles avaient été victimes, abusées, dans des situations que l’on tolérait avant. Puis, parce que je suis devenue mère, et que la maternité m’a fait basculer dans un nouveau statut social. Le regard que d’autres femmes et hommes portaient sur moi a brutalement changé. J’ai réalisé ma condition de femme : c’était évident et en même temps brutal. J’ai longuement réfléchi à ce qui, jusque-là, m’avait paru une « norme » : j’étais une femme, blanche, qui vivait en France, dans un milieu intellectuellement privilégié. Cette conscience-là a changé mon rapport au monde. Comment se peut-il que ce corps féminin crée autant de fascination tout en générant autant de méfiance et si peu d’intérêt réel ? 

Quand Benjamin Derouillon m’a invitée à faire une exposition collective dans sa galerie, je me suis interrogée sur le modèle féminin dont nos enfants allaient être tributaires. Est-ce que des femmes artistes, libres et indépendantes, inventent de nouveaux modèles à accrocher aux murs d’adolescentes, en dehors de ceux que les hommes ont inventés pour elles et que des générations avant nous se sont réappropriés ? C’est cette volonté de comprendre cela qui a animé ma volonté de faire « Canons » et de ne rassembler que des artistes femmes. Marion Coindeau, qui travaille pour la galerie et maîtrise ces questions, s’est associée à moi pour étoffer la liste d’artistes et m’aider à penser l’exposition. Le dialogue avec elle a été un point important de l’élaboration de l’exposition, car nous étions au cœur du propos. 

© Grégory Copitet

Femmes d’art. Pourquoi avoir choisi de mettre en parallèle deux œuvres datant des années 70 et réalisées par les pionnières féministes ORLAN et Cathy Josefowitz, avec des œuvres contemporaines produites par des artistes actuelles ? 

B.M. Pour comprendre où doit aller notre perception du corps de la femme, il faut comprendre d’où elle part. Il y a un chemin dessiné par les féministes dans les années 70 qui nous a mené là. Ces deux œuvres des années 70 sont puissantes, elles ont pu être perçues comme guerrières, et pourtant il y avait simplement une volonté d’exprimer une réalité chez ces deux artistes. Aujourd’hui, les femmes peuvent parler sans s’attirer les foudres, du moins, elles ont un peu plus d’espace et il me semble important de leur en donner encore plus, et de les écouter. Même en tant que femme, nous avons encore beaucoup à apprendre pour nous connaître, et cette « sororité » de pensée est importante, selon moi. 

© Grégory Copitet – Oeuvres de ORLAN, Cathy Josefowitz, Susie Green, Pauline Baudemont, Cecilia Granara, My Lan Hoang Thuy, Sara Antsis et Melodie Mousset

Femmes d’art. Vous êtes également directrice de l’association Les amis de Cathy Josefowitz, qui a la volonté de promouvoir et faire connaître le travail de cette artiste suisse. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette figure du monde de l’art et sur son œuvre ? 

B.M. Cathy Josefowitz a toujours peint, c’était plus une façon de vivre qu’un travail. Elle a été chorégraphe, danseuse, et performeuse dans les années 80, avant de se consacrer entièrement à la peinture. Le rapport entre la danse et la peinture est très présent dans sa façon de pratiquer les deux disciplines, et c’est à mon avis ce qui relie toute son œuvre, très plurielle et protéiforme. Tout passe ici à nouveau par le corps, le geste. Elle a été proche de l’activisme féministe des années 70 et 80, et a toujours gardé un mode de pensée très indépendant par rapport à l’ordre social et au patriarcat. C’était une femme puissante. Son travail raisonne d’une façon étonnante avec le travail d’artistes contemporains, il a quelque chose de très actuel et je trouve qu’il est toujours très intéressant de les confronter. 

Femmes d’art. Selon vous, quel pouvoir détient l’art dans cette réappropriation du corps féminin par les femmes ? 

B.M. L’art est le moyen le plus intime d’expérimenter des idées de façon intrinsèque, c’est un dialogue avec ceux qui sont derrière les œuvres. Cette parole sensible présente les corps autrement, et nous apprend dans un premier temps à les voir différemment, puis à les regarder. L’art arrête une idée et nous laisse le loisir de la faire nôtre, et ainsi nous transforme. 

INFOS : « Canons », à la galerie Derouillon du 9 janvier au 6 février 2021. Plus d’infos sur le site de la galerie.

Portrait de Bettina Moriceau Maillard ©Frac Champagne Ardenne devant les oeuvres de Cathy Josefowitz et de Susie Green

Ludivine Losfelt

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