Les paysages de Eléonore Deshayes

Utopie, rêve… Les qualificatifs sont nombreux pour évoquer ce que les paysages imaginaires de Eléonore Deshayes peuvent provoquer sur celui ou celle qui les regarde. À partir de photographies prises lors de ses voyages, l’artiste réinvente des paysages qu’elle dessine à l’encre de chine, trait après trait, point après point. Inspirée par les peintres primitifs flamands, elle crée un monde entre chimère et réalité, et compose des toiles dans lesquelles on aimerait presque se plonger… Interview.

On dit parfois que mon travail possède une esthétique “féminine”, avec des paysages aux contours arrondis et colorés, l’omniprésence de détails, la finesse du trait, ou le fait que mon atelier soit “propre et bien rangé, pour une peintre”. Mais être organisé ou un peu maniaque n’est pas réservé aux femmes…

Eléonore Deshayes

FDA : Pour ceux qui ne vous connaissent pas, qui êtes-vous ? 

Eléonore Deshayes : Je suis artiste plasticienne à Lille, et j’évolue au sein de mon atelier de la Malterie, une association regroupant une trentaine d’artistes. 

FDA : Quel est votre parcours ? 

Eléonore Deshayes : J’ai étudié à la Haute École des Arts du Rhin et j’ai eu mon DNAP (diplôme national d’arts plastiques) en 2016. Ensuite, je me suis installée à Lille. Depuis un peu plus d’un an, je suis représentée par la galerie Provost-Hacker avec laquelle j’ai participé à différents salons comme Art Up, Drawing Now ou Galeristes. J’ai inauguré ma première exposition personnelle au sein de cette galerie le 7 novembre dernier. J’ai également travaillé avec l’agent d’artistes Virginie Baro. Notre collaboration me permet de prendre part à des événements collectifs ou en solo qu’elle organise dans des cadres plus intimistes, comme les expositions chez l’habitant par exemple. J’ai également eu la chance de participer au 64ème salon de Montrouge qui s’est tenu en mai dernier, ce qui m’a permis d’avoir une grande visibilité.

Courtesy of the artist. Au coeur de l’île rayonne – Huile sur toile – 115x100cm – 2019

FDA : Comment décririez-vous votre travail ? 

Eléonore Deshayes : Il s’agit d’une quête, celle d’enregistrer le visible et d’en faire une transposition plastique. Je me sers de l’imaginaire pour retrouver l’impact d’une vision primitive, pour accueillir les stigmates d’une expérience visuelle passée. La notion de “mémoire” est évidente dans mon travail, car je m’éloigne physiquement du lieu familier et j’effectue un retour au paysage nouveau, à redécouvrir. Je crée mon propre espace spéculatif, un monde de la pensée qui synthétise le vrai monde, où le motif est totalement pressenti, récurrent et porté par des fragments de paysages. Mon travail est un ensemble d’instants qui évoluent dans un espace morcelé pouvant s’étendre à l’infini. Certains motifs présents sur une toile peuvent être également visibles sur une autre peinture, dans un dessin ou dans mon travail de photographie. C’est un espace qui continue hors des extrémités de la toile ou du papier, un lieu où l’esprit se comporte comme le regard et peut voyager dans le paysage sans y demeurer.

FDA : Quel est votre processus de création ? 

Eléonore Deshayes : Mes voyages sont ma base de travail, mais je ne crée pas d’après la nature. J’utilise la photographie comme une prise de notes, dans l’intention de saisir les formes, les motifs, et les textures de l’environnement qui m’entoure. Néanmoins, le numérique ne remplace pas le croquis et le travail débute bien avant le face à face avec la surface vierge d’une toile ou du papier. Mon oeil est à l’affût d’une transposition picturale, d’une délectation du motif. J’extrais par exemple certains éléments de leur environnement initial par la fonction “détourage” de Photoshop, ce qui m’offre une infinité de possibles quant à leur dimension et leur échelle. Je prends dans la nature ce qui m’est nécessaire et j’en combine les effets, tout en cherchant autre chose que l’espace réel. Les formes qui en résultent ensuite n’en sont plus que des citations fragmentaires et la promesse spatiale retombe dans la bidimensionnalité du tableau. Le travail me semble enfin terminé lorsqu’il a atteint une étape intermédiaire entre surface et profondeur, premier et arrière-plan. Mes dessins à l’encre (composés de centaines de points, traits et lignes…) sont une sorte d’écriture automatique relevant presque de la thérapie. De par la multiplication des espaces picturaux sur un seul format, aux échelles souvent erronées, le paysage se mue en décors articulés ou l’équilibre est précaire. J’ai toujours eu de grandes difficultés à concevoir les volumes et les perspectives, donc jouer avec ce problème de perception pour fabriquer des espaces me plaît beaucoup. 

Courtesy of the artist. Love valley – Huile sur toile – 100x80cm – 2018

FDA : Quelles sont vos inspirations ? 

Eléonore Deshayes : Je peux passer de longs moments à contempler les oeuvres des peintres primitifs flamands tels que Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden ou Jérôme Bosch, ainsi que celles du symboliste Arnold Böcklin. Cependant, je pense que c’est avant tout le mouvement nabi, puis le fauvisme qui ont influencé ma relation avec la peinture. L’esprit synthétique de l’estampe japonaise a également un fort impact sur mon travail, de par l’altération de la perspective laissant penser à une succession de plans coulissant comme sur la scène d’un théâtre. Plus récent, et plus présent, le travail de Peter Doig pour ses paradoxes entre autobiographie et fiction, narration et abstraction et entre scène et surface. L’image prend son sens, non pas dans son origine ou ses sources, mais dans la matière qui la constitue, dans les évidences et les mystères faits par le biais de la peinture. C’est cela qui m’intéresse.

FDA : Avez-vous le sentiment que le fait d’être une femme a un impact sur votre travail ? 

Eléonore Deshayes : J’entends régulièrement que mon travail possède une esthétique dite “féminine”, avec comme arguments des paysages aux contours arrondis et colorés, l’omniprésence de détails, la finesse du trait, ou le simple fait que mon atelier soit “propre et bien rangé, pour une peintre”. Je pense qu’il s’agit d’a priori. Le fait d’être méticuleux, organisé, ou un peu maniaque ne sont pas des comportements réservés aux femmes… Il est difficile d’affirmer que le fait d’être une femme influence mon travail. Si j’étais du sexe opposé, j’aurais surement été animée par ce même désir de faire des choses qui me plaisent et me transcendent. Mon travail n’est pas influencé par mon genre. Seulement, j’ai aussi la certitude qu’un homme et une femme ne sont pas considérés de la même manière. Peut-être est-ce dans l’environnement artistique justement que je me sens le moins réduite à mon sexe. Mon “moi” physique est secondaire, et ma condition de femme importe peu, seule ma production plastique compte.

FDA : Avez-vous une artiste à nous recommander ? 

Eléonore Deshayes : Eva Nielsen. J’ai découvert son travail il y a quelques années lors de la conférence “La fabrique de la peinture” au Collège de France. Elle exalte les limites du tableau et questionne l’apport du geste manuel face au geste mécanique. Sérigraphie, huile et acrylique construisent l’espace de la peinture, des fusions ou des tensions se créent entre la planéité de l’impression et la matière picturale. Perturbée par des aplats faits en sérigraphie qui dévorent une partie de la toile, fonctionnant comme des caches ou des révélateurs, l’oeuvre se fait tantôt matière, tantôt image.

Si vous êtes à Lille, vous pouvez voir les oeuvres de Eléonore Deshayes dans le cadre de sa première exposition personnelle « Déplacer les montagnes », à la galerie Provost Hacker jusqu’au 7 décembre !

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